The Snow Child by Angela Carter
 

This is a short extract from my latest publication in French "The Bloody Chamber - un palimpseste féministe", a running commentary in French and analysis of Carter's ten short fairytales. (An English version will follow soon).

Copyright © 2006

L'Homme porte le pantalon de Andrew Milne -------------------------------------------------------------------------------- Ce court conte de fées intitulé « The Snow Child » est le sixième de The Bloody Chamber. Il convient d'abord de résumer le conte afin de le comprendre mieux. Il nous raconte l'histoire d'un Comte qui engendre à une fille virtuelle; il désire posséder une fillette virginale, parfaite à tout point de vue, si bien que cette fillette, cet objet sexuel, prend forme et se matérialise nue devant le Comte et la Comtesse. Cette dernière, dédaigneuse et dégoûtée par le désir manifeste et manifesté du Comte, se retrouve peu à peu dévêtue, tandis que l'enfant se pare de ses vêtements; le transfert magique des habits révèle le désir du Comte. La Comtesse demande une rose rouge à son mari, qui ne peut pas la lui refuser. La fillette prend la rose, mais elle se pique et saigne; le sang la tue. Néanmoins, le Comte descend de sa monture et a des rapports sexuels avec le cadavre de la fillette. A la fin du conte, l'enfant de neige fond et la Comtesse se retrouve habillée à nouveau avec ses fourrures et ses bottes. Quand le Comte lui donne la rose, elle la laisse tomber, de peur cette fois-ci que la rose soit carnivore et qu'elle ne la morde. Ainsi « The Snow Child » syncrétise de manière étrange des éléments spécifiques traditionnels des contes de fées, des archétypes. Signalons d'abord les couleurs, que Salman Rushdie souligne dans l'introduction de Burning Your Boats de Carter: In 'The Snow Child' we are in the fairy-tale territory of white snow, red blood and black bird, and a girl, white, red and black, born of a Count's wishes. Nous retrouvons des similitudes avec le conte de fées « Blanche-Neige » qui commence, selon Bettelheim, ainsi: Un jour qu'ils voyageaient en carrosse, un comte et une comtesse passèrent à côté de trois tas de neige; les voyant, le comte s'exclama: « Comme je voudrais avoir une fille qui aurait la blancheur de la neige. Nous retrouvons dans « The Snow Child » le comte et la comtesse, mais cette fois-ci, ils sont à cheval, (« he on a grey mare and she on a black one » (p.91)) et non pas en carrosse. Par contre le Comte s'exprime de la même manière: I wish I had a girl as white as snow. (Bloody Chamber, p.91) Le désir appelle une fille blanche, blanche comme neige, blanche comme la perfection, la virginité et la pureté. De même, le comte de Blanche-Neige voulait une petite fille aux joues rouges comme le sang, et Carter effectue un léger glissement de sens. Son Comte veut plus que les joues, il lui faut « a girl as red as blood » (p.91). Le Comte de Carter voudrait une fille blanche, donc pure et parfaite, mais aussi rouge, de ce rouge symbolique de l'amour, de la passion et du désir sexuel. Il souhaite créer une fille qui reste vierge, mais une fille qui éveillera en lui le désir. De même, il ne lui faut pas simplement une chevelure noire comme des ailes de corbeau, mais « a girl as black as that bird's feather » (p.91), par dérapage voici la jeune fille noire, de ce noir qui représente la tristesse, la mort, l'inconscient absolu, et la descente de l'âme dans l'obscurité, une couleur bien négative. Ce n'est qu'après que Carter redistribue les couleurs, « white skin, red mouth, black hair » (p.92). Carter nous montre par le biais de cette création une fille aux multiples facettes, à la personnalité ambivalente. Tantôt pure et parfaite, tantôt passionnelle et sexuée ou encore négative et mortelle. Trois facettes, trois couleurs, trois aspects de l'âme de l'homme, et pour Carter de la femme. Carter nous démontre que la femme n'a pas qu'une seule facette à sa psyché. Ces trois couleurs peuvent être interprétées de façon différente. Jung dans Psychologie et alchimie rappelle que […] le rouge et le blanc sont […] roi et reine, et peuvent célébrer leurs noces chimiques. On songe ici à la manière dont le rouge forme un système duel avec le blanc dans l'alchimie, pour former symboliquement le principe fondamental Sulphur, ou le soufre. L'œuvre au rouge est le stade ultime de la transmission de la matière originelle dans lequel la matière passe de son état initial de noirceur au blanc et enfin au rouge. Les trois couleurs sont liées, et le résultat est le soufre pur, le soufre rouge, qui sera marié au mercure et d'où doit naître l'or. L'or qui est ce métal précieux que l'on recherche, tout comme la quête mène vers la fille du conte de Carter. L'union du rouge et du blanc peut également être associée au sang rouge de la menstruation et au sperme blanc. La réunion de ces deux couleurs symboliserait la création d'un être, fusionnant la fécondité féminine représentée par le rouge, et la puissance masculine du blanc. Au moyen de cette association de couleur, la fille de « The Snow Child » de Carter naît, révélant le contenu psychanalytique implicite du conte originel: le lecteur comprend que, sans ce saignement, l'enfant ne peut pas naître. Sans la menstruation, la femme ne peut pas avoir d'enfant. Les métaphores du conte sont explicités, insistant sur la rupture de l'hymen et les rapports sexuels, d'où le sang tachant le paysage immaculé: […] this hole […] filled with blood (Bloody Chamber, p.91) Le conte nous explique de façon voilée que l'enfant de la neige existe uniquement après, ce que Bettelheim nomme « la condition première de la conception ». Dans la version la plus connue de « Blanche-Neige », celle des frères Grimm, le comte et la comtesse, ou le roi et la reine, sont véritablement les parents de la petite fille à la peau blanche, aux lèvres rouges et aux cheveux noirs. Dans la version à laquelle Bettelheim fait référence, et également dans la version de Carter, nous sommes devant des parents adoptifs. Bettelheim cite: Ils rencontrèrent ensuite une petite fille blanche comme neige, aux joues aussi rouges que le sang et dont les cheveux étaient noirs comme l'aile d'un corbeau. C'était Blanche-Neige. Le comte la fit aussitôt asseoir près de lui dans la voiture et se mit à l'aimer. De la même manière, comme par magie, Carter décrit l'apparition de la fille: As soon as he completed her description, there she stood, beside the road, white skin, red mouth, black hair and stark naked […] The Count lifted her up and sat her in front of him on his saddle. (Bloody Chamber, p.92) Il semble que Carter croit, tout comme Bettelheim, que dans ces versions moins connues et plus magiques du conte, des désirs incestueux et troubles sont révélés: Les désirs œdipiens d'un père et d'une fille et la jalousie que fait naître leur attitude chez la mère sont beaucoup plus nettement exposés [les autres versions les plus répandues laissent] les complications œdipiennes à notre imagination, sans les imposer à notre esprit conscient. Bettelheim est de l'opinion que cette dernière façon de présenter les troubles œdipiens est la meilleure manière de procéder, laissant l'enfant tirer ses propres conclusions: il peut ainsi mieux comprendre ce qui lui arrive. Carter a choisi une autre solution, mais il faut ajouter que le conte de Carter n'est pas là afin de résoudre les problèmes œdipiens des enfants. Ses contes sont destinés aux adultes, et par conséquent n'ont pas la même structure. Il est clair que le Conte et la Comtesse représentent bel et bien les parents, même s'ils sont adoptifs, ils sont « à peine déguisés ». Bettelheim nous explique qu'en fait ces parents adoptifs correspondent parfaitement au désir de l'enfant pubertaire, chez qui sont ranimés les conflits et troubles œdipiens. Il souhaite trouver un moyen de s'échapper, de fuir l'insupportable vie familiale, il désire être l'enfant d'autres parents, de parents avec lesquels il n'aurait pas de conflits. La Comtesse de Carter trouve l'apparition de l'enfant de neige intolérable, tout comme dans la version que Bettelheim cite: The Countess hated her [and she] had only one thought: how shall I be rid of her? (Bloody Chamber, p.92) Carter joue ici sur les clichés des rapports père-fille et mère-fille. La fille œdipienne voit dans sa mère une rivale en ce qui concerne l'amour du père. De même, la mère devient jalouse lorsqu'elle se trouve remplacée, en quelque sorte, par sa fille, promue objet de désir du père. Ici la fille naît directement du désir du Comte, elle est plus jeune, plus belle, plus parfaite que la mère, et par conséquent, c'est une rivale plus que dangereuse. Le Comte, ce père protecteur que l'on trouve si souvent dans les contes de fées, aime la fille par-dessus tout. Il la prend sur son cheval, et la selle prend chez Carter des connotations érotiques implicites dans les contes traditionnels. Puisque la Comtesse est remplacée par la jeune fille, le Conte lui donne les habits de sa femme. Presque de manière magique les habits se transfèrent: The furs sprang off the Countess's shoulders and twined around the naked girl […] then her boots leapt off the Countess's feet and on to the girl's legs. (p.92) Contrairement au conte traditionnel des frères Grimm (où le Comte doit faire un choix entre la Comtesse et sa fille, où nous voyons la lutte entre le pouvoir masculin et le pouvoir féminin) le Comte de Carter affiche son pouvoir sur les femmes, il veut avoir la Comtesse et la jeune fille. La Comtesse en fait paraît impuissante, comme entièrement définie par son mari: rien ne lui appartient vraiment, ni son titre (elle n'est Comtesse grâce au mariage), ni les bottes ou la fourrure (représentatives de la richesse et de la noblesse, mais achetée par son mari), même le cheval (connotant là encore une noblesse acquise par alliance). Elle peut donc se retrouver d'un coup dépouillée, littéralement dévêtue, au gré du bon vouloir du conte. La fille se trouve bottée et en fourrure, tandis que la Comtesse est nue. Nous voyons la déconstruction moderne de la femme désirable et désirée par les hommes, que Carter tisse si bien dans ce conte, avec cette femme qui n'existe que comme une image extérieure, pour plaire aux hommes. Or lorsque Carter utilise les fourrures pour vêtir la fille des neiges, ces fourrures qui sont destinées à couvrir sa nudité et à cacher son corps, nous retrouvons cette dialectique de l'humain et de l'animal à laquelle Carter est si sensible. Arborant la peau d'animal, la fille devient donc animale elle-même, féroce. En outre, pour Carter la nudité restait un tabou de la société qu'elle ne comprenait pas, et ne voulait pas voir perpétué. Dans son œuvre Nothing Sacred, elle explique que Underwear exemplifies the existence - indeed, the chronic persistence - of the cultural taboo against nakedness that seems universal to all people at all times. Mais dans ce conte de Carter il y a toujours une des femmes qui se trouve dénudée à un moment donné, soit la Comtesse, soit la jeune fille. Une fois encore, Carter attire l'attention sur le champ sémantique du vêtement, lieu de contraints culturelles et de jeux de pouvoir: The nature of apparel is very complex. Clothes are so many things at once. Our social shells; the system of signals with which we broadcast our intentions; often the projections of our fantasies. Nous notons alors essentiellement le contraste entre la nudité des femmes et le fait que le Comte reste toujours habillé. Ce contraste presque pornographique nous déclare que le Comte, l'homme, est toujours ancré dans sa culture. Les femmes ne le sont pas; en elles nous trouvons la nature, l'opposé de la culture, qui les rend vulnérables. Venons-en maintenant à l'image de la rose dans « The Snow Child », qui emblématise la féminité, comme dans les contes traditionnels. A travers l'objet (soit le gant soit la broche) se joue la rivalité féminine, c'est une question de vie ou de mort. Le Comte refuse à deux reprises que la fille aille chercher le gant et la broche en diamant, alors que sa femme lui en a intimé l'ordre, mais quand elle réclame une rose, il ne s'y oppose pas. Il tente d'obéir aux ordres de sa femme, mais aussi de satisfaire son propre désir pour la fille de la neige. La fille prend la rose d'un rosier qui est bizarrement en fleur à cette saison, entouré de neige, et elle se pique, saigne, tombe par terre et meurt. Elle disparaît, car elle n'existait pas en réalité, n'étant que le produit et la création du désir et des envies du Comte, elle n'avait pas de forme réelle. Ce qui est primordial ici, c'est que Carter utilise le symbole de la rose qui représente la renaissance spirituelle sous les auspices de l'amour divin, sous un aspect féminin. La fille meurt en même temps que le sang coule. Carter nous rappelle dans The Sadeian Woman que To be the object of desire is to be defined in the passive case. To exist in the passive case is to die in the passive case - that is to be killed. This is the moral of the fairy tale of the perfect woman. La fille virginale née du désir du Comte est un tel objet, et donc pour Carter ne peut que mourir. A la fin du conte la femme, le féminin et non pas le masculin, triomphe et le Comte offrira la rose à sa femme. C'est elle qui gagne finalement, malgré son âge, malgré sa jalousie; Carter retourne l'histoire à l'envers, c'est la Comtesse qui est la plus forte. Il est important de noter qu'à la suite de la mort de la fille, le Comte descend de son cheval et a des rapports sexuels avec le cadavre. Ici comme dans The Sadeian Woman, Carter suit Sade pour qui la perversion, comme la nécrophilie ou la coprophilie, pourrait être considérée comme l'omnipotence de l'amour. Pour Sade, il n'y a pas de limites dans les rapports sexuels. Carter reconnaît que The Sadeian libertine is proudly conscious of such activities as 'perversions', […] that to eat shit and screw corpses and dogs are not the pastimes of the common man is part of his pride in doing so himself. Le Comte nie le désir, il nie l'amour et la passion qui a créé cette fille, en pratiquant la nécrophilie: The libertine's perversions are the actings-out of his denial of love. De toute manière Carter s'amuse en précisant que le Comte « was soon finished » (Bloody Chamber, p.92) et la rapidité contraste avec « the virile member » (p.92). Il descend de son cheval, l'image de la puissance masculine et la virilité, et perd ces attributs symboliques. Enfin, la Comtesse paraît craindre la rose, cette rose carnivore qui pourrait la mordre et qu'elle laisse donc tomber dans la neige. Elle est préoccupée uniquement par ses fourrures qu'elle caresse comme si elles étaient vivantes, un animal qui l'entoure. A-t-elle peur de disparaître comme la fille? Pense-t-elle être née également du désir du Comte? En tout cas elle n'a pas envie de saigner, de mourir, d'être l'objet du désir du Comte. Jouant sur l'apparition et la disparition, ce conte récit est empreint d'une beauté étrange jouant sur les allitérations, comme dans 'invincible', 'immaculate' (l.1).; ou dans 'when it ceased, the whole world was white' (l.4-5), et encore dans 'bare boughs' (l.8). 'Fresh snow fell on snow already fallen' (l.4) nous donne un exemple de l'utilisation poétique de la répétition ('snow'), accentuée par l'allitération en [f] et la transformation du verbe ('fall' en 'fallen'). Nous voyons les répliques qui nous rappellent les contes traditionnels ('I wish I had a…') répétées trois fois (avec l'importance magique du chiffre trois) contrastant avec le vocabulaire familier et presque argotique ('get down', 'fetch', 'leapt off'). Carter mélange tous les styles, le familier et le formel. Comme dans la plupart des œuvres de Carter les temps sont rarement respectés. Nous passons du prétérite au présent: « so the girl picks a rose […] the Count got off his horse. » Ce changement de temps nous ramène pour un court instant droit dans le présent, comme si cinématographiquement le récit faisant un gros plan sur la fille et la rose. Elle ne fait pas partie du passé, elle vit dans un monde hors du temps. En conclusion, « The Snow Child » nous présente un monde enchanté et désenchanté à la fois; ce monde magique des contes de fées à la Carter, avec ses rappels sadiens sur la sexualité et la pornographie, jouant sur la symbolique des couleurs et les emblèmes psychanalytiques pour suggérer le désir incestueux. Carter excelle dans la démythification des croyances de notre société, dans le retournement des tabous et des interdits de notre culture et de la société dans laquelle nous vivons. Pour cela, tous les moyens sont utilisés, peu importe que le lecteur puisse être choqué. En fait, choquer le lecteur nous paraît être un point primordial dans l'écriture de Carter, choquer profondément bien sûr: sans cet effet, elle échoue.

 

   
   
   
   
   
   
   
Copyright © 2006 www.angelacartersite.co.uk. All rights reserved.